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dans la presqu’île

Le prénom « Simon » me fait sursauter, oublié qu’il se prénomme Simon, le héros de La Presqu’île, et résonne l’enfance, mais prénom n’est pas nom, on retourne au texte, se demander si on va entrer dans l’histoire qu’un lecteur a prévu de nous dévoiler l’après-midi entier, enfin un dévoilement sonore, ai le souvenir d’une lecture il y a peu d’années, c’est qu’on a des exigences avec les lecteurs, on n’aime pas ceux qui mettent le ton, on ne parle pas des accélérations, des amplifications, des murmures, pas non plus des changements de tons, ceux-là on les veut bien, ni de ces fins de phrase en l’air pour que s’amorce la suivante, mais le « ton » avec emphase, surtout mettez bien le ton, hein, celui qu’on impose au texte, alors qu’un Lecteur à mon goût range son égo pour se laisser traverser, pour laisser traverser sa voix par le texte, tuant jusqu’à l’aune d’une volonté de se glisser dans un point d’interrogation et renonçant à l’envie d’un effet d’envolée, de fait je n’aime pas que le texte soit interprété, j’aime qu’il soit servi, tout juste étayé dans sa dimension orale, porté non transporté, pas de superstructure ou mise en scène, simple, le texte en souffle.

Alors embarquons dans la 2 CV, ou d’abord dans la gare :

« A travers la porte vitrée de la salle d’attente, Simon devinait sur la droite, projetée sur le quai et contre le vitrage, l’ombre de la marquise ajourée dont on apercevait l’amorce des stalles poussiéreuses, couleur de chocolat ; mais à gauche la nappe du soleil tombait d‘aplomb sur le désert des rails, d’où montait le miroitement un peu tremblé des routes chaudes. »

Ce serait pour un jeu dans les auvents, un rendez-vous avec une marquise, à l’heure du café ou du chocolat, quelque chose comme une promesse que les tons marrons de la salle d’attente présument, et ce ne sera pas pour tout de suite, personne dans la gare, à part cette vieillarde… 


« Il était difficile de penser qu’elle fût entrée là et qu’elle en sortît jamais : elle semblait plutôt attendre, dans la lumière oblique de la croisée, sur le fond des bruns poisseux d’atelier, un peintre qui cherchât le caractère. »

Il vivait avec un Bellmer dans son salon, me dit le chercheur, et avec son modèle dans son lit, rajoute l’écrivain, s’approcher du grand auteur par les textes lus, mais aussi par les instants indiscrets de la pause, sans aller jusqu’à l’irrespect, on se réfugie au cimetière, on se glisse près du fauteuil, seul meuble qui a subsisté au déménagement de sa maison, on cherche dans la Salle des cartes celle, DUCATUS ANDEGAVENSIS, du Duché d’Anjou de 1631, où flotte parmi les autres un nom de village qui a inspiré le nom du héros absent du Roi de Cophetua, visiter aussi la bibliothèque, le géographe souligne que par convention le liseré blanc sur la tranche indique que tel livre faisait partie de ses quotidiens, passé trois jours à tourner autour de l’ancienne gendarmerie, à contempler les carreaux de ciment gris du sol d’entrée de sa maison de 1912, ou les vieux poteaux de ciment armé près du potager, le linge d’un jardin de curé, la nudité d’une terrasse à colonnes taillées, entendre dans l’ancienne école des fragments d’enfance devant la carte de géographie physique de la France, bas-relief dû à l’instituteur au début d’un autre siècle, remonter vers l’Abbaye, s’installer au bord du paysage pour s’insurger contre une littérature qui ne respire plus ou avec l’auteur couché au bord de la Loire scruter la haie de peupliers et les herbes hersées.

« « Le vent tient, pensa-t-il, il fera beau » — et tout à coup, le soleil stupéfié et morne de midi, le petit nirvana cruel suspendu au milieu de la journée d’été qui l’angoissait toujours s’éventa pour lui d’une fraîcheur ; devant lui, il sentait s’amorcer le long versant de l’après-midi, et tout au bout de la pente, non plus sous le gril de ce soleil âpre et crayeux, mais roulée dans le velours déjà plus frais de la nuit commençante, piquée tout au long des voies de ses douces étoiles rouges et vertes, la gare du soir plus secrète où il reviendrait — les lumières — le train. »

Le temps se creuse comme une géographie, recouvrement des nappes l’une par l’autre pour en donner l’épaisseur, mutation que la presqu’île incarne, on apprend que c’est Guérande, l’après-midi est une dimension à traverser en attendant les promesses du soir, une terre à entreprendre, un paysage qui envahit la prose, s’en empare, se coulant dans les plantes, labourant au plus près le terrain, poussée organique se nourrissant d’elle-même, dans un mouvement de plus en plus impérieux,

« Ces boqueteaux n’avaient nulle part les angles nets et la consistance solide des parcelles reboisées, on eût dit plutôt une ancienne forêt essartée et longtemps tenue en respect, qui cherche à regagner son terrain en s’agrippant aux franges les moins surveillées, se massant dans les friches, se couvrant du revers des talus, patrouillant dans les coins de lande, levant la tête peu à peu derrière les fourrés de fougères et d’ajoncs. Quand un mamelon un moment relevait le profil de la route, l’image qui surgissait de la campagne ensauvagée était celle d’un ciel qui caille, et que commencent à envahir en désordre les filaments emmêlés des nuages. »


Entendre la musique des mots, le lexique charnel, le piquant de l’enfance, —et les délicates allitérations posées tout au long du chemin, nous rappelle l’éditeur qui traduit la poésie—, dans un silence profond des auditeurs qui cueillent les mots, sourient, parfois rient quand l’humour affleure.

La montée crescendo d’un programme conçu comme une balade dans les lieux de Saint-Florent-le-Vieil avec des lectures qui peu à peu s’accumulent nous met en situation de découverte progressive de l’œuvre jusqu’à la sensation d’un enfoncement dans les terres qui trouve son point d’orgue ou plutôt son cap, avec l’exploration de La presqu’île et donne le temps d’une lecture lente les repères dans une langue-territoire ; la présence-absence d’une « valise et de sa robe claire » convoque celle de l’auteur et fait métaphore de la quête littéraire.














écrit ou proposé par Christine Simon
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne le 9 octobre 2017 et dernière modification le mardi 14 novembre 2017
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