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AYANT QUITTÉ LES CONDOS, on grimpe l’Octavia Street, plus haut c’est les mansions, murs hauts palmiers et parcs d’agrément, soleil pour les nantis, ici, pas de palais coloniaux, des bâtisses victoriennes, qui tremblent encore de 1906, mais elles tiennent sur les escaliers raides — avocats, médecins, ils s’offrent l’élévation, mais ils la gagnent — prospère, prospère, là qu’on le découvre, le cube de béton blanc, incongru dans la série, juste ce bow-window, à mi-hauteur des marches, on devrait sauter pour l’atteindre, ou redescendre après l’entrée pour rejoindre le salon, dedans, on sait y entrer sans peine, on connaît les voisins et ils en ont la clé, alors un « je vous rejoins » à ceux qui l’occupent, ce serait entre Thanksgiving et Black Friday, créneau étroit et l’homme serait absent, l’homme est toujours absent, il voyage, ça se voit, ce rien de négligé d’une façade délaissée, mais on résiste, on ne visitera pas, alors la nuit ça cogne, mais qu’est-ce qu’on attend, et au matin on sort, c’est la fin de matinée, on se trouve juste en face, la brume s’est levée et le volume chancèle, la forme se disjoint, se dédouble à l’identique, porte ajours toit plat avec son parapet et le tout décalé, comme en surimpression un bloc sur le vide, le corps sacré d’un monstre ou celui d’un fantôme à ça qu’on s’attendrait dans l’autre dimension, mais ici, un mélange, inconnu en archi, c’est la modernité et c’est l’étrangeté dans le même regard, est-ce que ça existe, l’homme a-t-il voulu ça, quel escalier choisi, si même il y en a un, sans s’y voir accéder, on est devant la porte ; et tombent les notes froides, les grêles d’un triangle ou d’un chimes effleuré, tubes à gamme chromatique, un musicien s’est installé à demeure, invisible, un homme-orchestre venu du Japon se cache dans les cloisons, bruit mat d’un gong, on marche et ça s’entend, on lève les yeux, galerie hauts portraits femmes nues, ça dans le contre-jour, des posées dans les rues de villes asiatiques, c’est l’homme, le photographe, élargir le regard, le hall en cathédrale, trois niveaux, en haut un garde-corps et à l’emporte-pièce des motifs tropicaux ajourent la plaque d’alu, la frise, de corps, de plantes, court au bord de l’étage et en bas à gauche le ventre de la maison, la porte claque derrière soi, une ombre sur le mur, dernières cristallines et s’envolent les sons d’un air au shakuachi et plus on s’avance et plus ça devient aigre, insiste la dissonance, on flageole, jamais pu, jamais su, dans cette inharmonie, comment la musique dicte un état intérieur, la bouche s’ouvre et se ferme, la flûte devient stridente quand on approche des marches qui plongent vers le salon, la tête tourne, c’est son corps qui peine dans la descente, muret en contrebas, le canapé de peau dans la niche sous la baie, on s’y couche, et en rouvrant les yeux, on aperçoit la bête dans un coin, bleu marine échelle au un centième de résine luisante, est-ce un hippopotame, on le confond toujours avec la bête à corne, comme ça qu’on se sent mieux, on s’en va l’enfourcher comme en un jeu d’enfance, ou bien, mais de quoi s’agit-il, la terre tremble un peu, on ne s’habitue jamais, sensation de plongée sur le parquet baigné d’un soleil revenu, puis plus rien, juste le cadre sur le mur, mouvement de balancier, il s’arrête de travers, table basse, verre épais, ça fume toujours après, un cendrier de pierre, peut-être du marbre et un allume-cigares dans le même matériau, c’est remarquable au vingt-et-unième siècle, comment la maison, les vieilles habitudes, un lieu hors du monde, ne s’inclinent pas devant les us contemporains, on est un peu chez soi, même le climat sonore, à présent cordes pincées voix grave de chanteur un bourdon, à nouveau on somnole, c’est le silence qui réveille et dans l’obscurité, la lueur d’une lune qui s’écrase dans le plan d’un miroir années trente, la ligne des contours, une enfilade en sapelli et le Barcelona de Mies van der Rohe la longue bibliothèque les reliures les volumes et la lampe Breuer qui éclaire les œuvres du peintre George Grosz, recension, tourne-pages, cette époque qui hante et certains pour y vivre, on se relève nue, on veut trouver quelqu’un, haut escalier dans la pénombre, on hésite, une arme en italique, quelqu’un a-t-il poussé quelqu’un dans l’escalier — combien de mètres et de tournés-roulés, avant de finir, nuque heurtée, sur le plancher — celui-ci est recouvert d’une épaisse moquette, tu me pousseras un jour, mais je n’en mourrai pas, puis on songe qu’à monter le chemin de désir, à chaque progression, sa réponse accordée, en haut, trois portes qu’on pousse l’une après l’autre, la chambre du maître, à tête de lit en cuir, des couleurs havanes et le parfum de l’homme, d’autres portes s’y cachent, peut-être un labyrinthe, elles sont fermées à clef, à peine un œil dans la seconde au bureau épuré, on effleure la troisième, baldaquin et coin-douche pour amis de passage, mais personne pour répondre à la quête entamée, on referme les trois portes, s’assied sur le palier ; on écoute remonter les bruits de la maison, refroidissement du bac à eau du réfrigérateur carillon doux d’une pendule craquements de parquet et quelque chose, de l’indéfinissable, un souffle, émanant de derrière, une lente respiration collée à la paroi, on frissonne, on se lève et redescendant en courant, on ne trébuche qu’à l’avant-dernière marche, toujours les bruits qui inquiètent, une présence décelable, puis on se met à rire, l’homme est absent, n’est-ce pas, est-ce que l’homme est absent, on se rhabille, rejoignant la cuisine, pensant à se faire un thé et à aller le boire sur la terrasse en teck, suspendue sur jardin feuilles sombres de bananiers et dos noirs d’azalées, seul un érable donne la couleur, de quelle lumière émanant de la nuit, un rouge surexposé vibrant jusqu’à l’orange et, le corps enfiévré, on revient vers l’entrée, le doigt sur une poignée, on n’ouvre pas la porte, celle qui mène à, chapiteaux soutenant un plafond en ogives clef de voûte au firmament et au centre, l’enfer, de grands coffres de stockage, les œuvres interdites, au fond la chambre noire surmontée d’une lampe, la lampe est-elle allumée, et juste avant de sortir, on perçoit des murmures, paroles au timbre rauque, une voix de suppliant et sans se retourner, on se dit qu’une fois de plus, on fuit quand ça chuchote.

Mais qu’on y reviendra, toujours, on y revient.

Inès Du Guesclin - avec la complicité de Tiers Livre Editeur

écrit ou proposé par Christine Simon
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne le 3 mars 2018 et dernière modification le samedi 3 mars 2018
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