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du contextuel dans l’art et de quelques autres considérations

Tenter de comprendre ce qui bascule de l’art ces derniers temps sur ce territoire où je vis. Trois situations.

Une banderole sur le Théâtre Gérard Philippe, Vous trouvez que la culture coûte cher, essayez l’ignorance, ce n’était pas de l’art, c’était un slogan éminemment politique, engagé, en fait bien éclairé par le texte, que j’ai lu plus tard, qui déployait l’idée, diffusé lors du spectacle Liliom, et avec lequel bien sûr j’étais d’accord, mais qui m’avait mis la puce à l’oreille de la double lecture possible du message, selon le contexte pris en compte, le local, les pauvres qui ne pouvaient s’offrir le spectacle et qui pouvaient se voir ainsi renvoyer à leur ignorance, ou le global, les édiles et autres financeurs publics qui réduisaient les budgets et à qui on en faisait reproche.

Deuxième situation : Exhibit B, l’installation-performance, toujours au T.G.P., mais aussi sur les médias, Ce Soir ou Jamais, notamment, et la prise de position de ces blacks de vouloir faire interdire la performance, dénonçant un spectacle qui montre dans des tableaux comme figés pour l’éternité les noirs dans les situations d’avilissement où les colons les ont réduits, sans que soient montrés ces mêmes colons, l’impression que rien n’a changé depuis, qu’ils sont toujours représentés et muets et avilis, spectacle qui semble davantage toucher les blancs qui éprouvent dans le regard des « statues » leur culpabilité d’hommes blancs (quand une telle culpabilité préexiste, j’imagine, quid des autres pour qui ce n’est pas le cas, une image peut-elle en soi être raciste ou anti-raciste indépendamment des projections).

A nouveau, cette sensation que le contexte se dédouble selon qu’on est noir et/ou local, -car ça a lieu à Saint-Denis, pas anodin que cela soit sur ce territoire-là que le scandale éclate en France (à Avignon, ça n’avait pas choqué)- ou artiste et blanc. Le contexte se dédouble en un combat noirs-blancs, « artistes/plutôt blancs » pour le droit inaliénable à pouvoir montrer l’œuvre et « noirs avant d’être artistes » n’hésitant pas à demander la censure d’un art qui les déconsidère (envie de dire qui les dégénère, comme une étrange figure inversée de ces interdictions par les nazis de l’art dégénéré, comme si ici les dégénérés, objets/sujets de l’œuvre se rebellaient, eux à qui on a imposé la mutité, comme si aussi décoïncidaient l’artiste et son sujet).

Je pense en écrivant, tout n’est pas clair, c’est pourquoi j’ai entrepris ce texte. Ce qui m’a fait penser à la crise traversée par les anthropologues, depuis une trentaine d’années, la montée en puissance des anthropologues natifs, s’insurgeant contre la représentation faite d’eux par les ethnologues blancs, ou encore quand les sujets des anthropologues du proche se rebiffent, parce qu’eux possèdent le capital culturel et l’accès aux écrits anthropologiques et n’acceptent pas qu’un discours les résume en simplifiant voire en les caricaturant. Un discours contre un autre discours, le contenu versus le contenant si je peux me permettre la chosification. Ça n’a pourtant a priori rien à voir, ce n’est pas d’art qu’on parle là. Mais c’est bien de la position de « l’objet » dont il s’agit, la figure du pauvre, du noir, devenant des êtres parlant et protestant, sujets. Comme si se désincarcéraient de la tôle froissée de la production artistique ou scientifique les êtres accidentés, des zombis, qu’ils se mettaient à vivre et à empêcher le monde de la culture de tourner sur lui-même. Ah, le bon temps où on pouvait représenter tranquillement.

Poursuis par la troisième situation : l’exposition Populaire Populaire #3 – Mois de la photo au 6b à Saint-Denis. Le propos est impeccable : « Pour cet évènement, la demande est faite aux artistes de proposer des œuvres mobilisant la photographie tout en articulant leur propre rhétorique artistique avec la notion de "populaire" dans le contexte actuel. Nous souhaitons voir questionner ce terme dont l’essence et l’iconographie semblent plus complexes que son emploi courant ne le laisse entendre et voir. À travers un choix d’artistes aux pratiques éclectiques, ce projet d’exposition se donne pour objet d’interroger la relation à l’autre, aux espaces personnels et collectifs dans une dimension politique et sociale. Ce sont aussi les problématiques contemporaines des représentations par l’image photo et vidéo, des relations art/vie, d’inscription de l’art dans le quotidien que nous attendons de voir à l’œuvre. Cette proposition se présente comme un nouveau volet des précédents projets Populaire, populaire à Lille 2004, au Triangle à Rennes et au Centre d’Art de St Fons en 2009. ». Rien à dire, on insiste sur le « contexte actuel », on est parti pour des représentations à « dimension politique et sociale ».

Sauf que l’exposition se prolonge dans la ville de Saint-Denis, sur des panneaux électoraux portant encore les traces de la dernière campagne, sur lesquels on vient apposer donc « la relation à l’autre », en affiches. Et que là où la muséographie créait comme un cocon confortable, la lumière crue du jour, la pauvreté du mobilier urbain et des passants, la tristesse du paysage et de ceux qu’on expose font redondance, une sorte d’obscénité tout à coup, populaire populaire, oui, ça renvoie avec violence le pauvre à sa pauvreté, pauvreté pauvreté, laideur laideur, on pourrait se dire que l’art a touché juste, faisant violence, n’est-ce pas une des finalités de l’art, interpeller, sauf qu’ici je le reçois tout à coup comme une collusion entre l’artiste et l’édile, entre le lieu d’art contemporain et le regard des nantis sur la ville pauvre, sur la laideur organisée par un urbanisme rapide d’une société qui a relégué ce qu’elle ne veut pas voir en banlieue, pas de poétique de la ville contemporaine, ici, on rame avec les services publics, avec le bruit, avec la saleté, et m’explose à la figure, peut-être est-ce un peu exagéré, mais comme un art institutionnel, bien loti, dans son confort apparu tout à coup, un art estampillé par le politique, les lieux financés par les subventions devenus comme complices d’une goberge sur le dos des pauvres, de ce qu’on a fait à nos territoires. Sensibles les quartiers, oui, sensibles à ce qu’on dit d’eux, tous les jours, sur les médias, et là, on vient le mettre sous leur nez, dans la rue. Suprême ironie de cet art « à dimension politique et sociale ».

Ça m’interroge, parce que cela même que j’aime lire, contempler comme actes forts au musée ou ailleurs, dans ce contexte local prend une autre valeur, supporte une autre vision. Mise à part l’idée que ce Populaire Populaire, on ne l’exposerait pas sur les cimaises du Jardin du Luxembourg, (mais bien dans un « quartier » de Rennes ou à Saint-Fons en banlieue lyonnaise), et même si, ça n’aurait pas ce même sens, ça ne provoquerait pas en moi cette césure, moi, éclatée dans ce double contexte de lecture, moi aimant cet art et moi vivant dans cette ville.

Juste cette interrogation sur l’obscénité de la représentation, quand elle prétend et qu’elle ne fait qu’en rajouter une couche. Ne devrait-on pas commencer en tant qu’artistes à penser l’art dans la force de ses contextes, une œuvre durable ne devrait-elle pas s’interroger sur les projections évidentes qu’elle peut générer.

Un art qui se prétend contextuel ne devrait-il pas prendre en compte l’entièreté du contexte ?

Un art conceptuel, ne devrait-il pas être et global et local à la fois. N’est-ce pas tragique qu’une œuvre à dimension politique et sociale forte se transforme en « entre soi » dissonant simplement parce qu’on aurait pensé un peu court. Cela que j’interroge, penser plus loin, toujours plus loin.

Ce qui boucle avec une discussion que j’ai eue vendredi soir avec un poète, à qui on avait demandé un texte « politique », il expliquait qu’il avait refusé, préférant, disait-il, chercher un peu plus de hauteur, j’ai dit « existentielle », a fait oui de la tête. À ce niveau existentiel, mais c’est un exemple, oui, nous serions tous à parité, nous les errants de la grande terre.

Pas sûre d’avoir fait avancer le sujet, mais.






Décision juridique (lien de Dominique Hasselmann) ici

écrit ou proposé par Christine Simon
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne le 28 novembre 2014 et dernière modification le samedi 9 décembre 2017
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