Relu hier soir les brouillons de Mohamed restés sur la table, après l’atelier d’écriture, sa phrase lue par lui, écrite là « Je veu parlé d’abord de mon intelligence, qui est doué, mais quand on parle du français, tout s’écroule ». Il avait souhaité recopier, aussitôt fini d’une écriture rapide son premier texte, cette phrase-là n’y était pas.
Et relisant le texte de départ, je tombe sur une langue brouillée, trouée, presqu’écroulée, « je faible en français », « je suis distrée », comme ça que c’était sorti vite de son esprit, un premier jet relationnel à la langue, consistance molle, oublis, comme une pensée en jachère dans cette langue-là, est-ce cela qu’on appelle une langue pas maternelle, pas maternante non plus pour qu’elle laisse un petit garçon de onze ans sur le carreau de l’espoir, alors que l’art est en lui.
Le premier jour, son arrivée est récente, c’est le bouche-à-oreille des petits copains qui l’a amené là, il avait dit « je veux réussir », le deuxième, il avait souhaité revenir sur son « réussir », « j’apprends pour la vie, j’apprends pour pouvoir aider mes enfants plus tard ». Il a des fulgurances, être « chef étoilé », il faut de la « précision », de « l’agilité ». Mots conquis appuyés avec fierté.
Il a souhaité réécrire, faire un nouvel effort, reprendre, sa deuxième tentative pour ériger le français, ou plutôt pour s’ériger dans le français, le porter avec des formules, « tout s’écroule » ou celle-ci « j’ai toujour volu être dans une classe calme et paisible, mais pas celle-ci ».
Alors, je lui lis un passage d’un petit fascicule, que j’avais monté à Saint-Sever du Moustier (Aveyron), une recension de textes d’élèves d’une classe Freinet du village, faite à partir d’une dizaines de journaux de classe, dont le titre était L’escloupet (sabot), datant de mars 1951 ; j’avais repris certains textes par thématiques, ici dans un livret intitulé Des travaux et des jours ; l’auteure que je lis en est une petite Colombe de 13 ans.
« Bonjour ? Ou bonsoir ?
Papa est espagnol. Au début de son arrivée en France il savait que pour être poli on disait bonjour ou bonsoir lorsqu’on rencontrait quelqu’un.
Un soir qu’il revenait de Pousthomy il rencontre en chemin un monsieur ; papa lui dit : « bonjour, Monsieur » et celui-ci répond : « bonsoir ». papa pense : tiens je me suis trompé, il faut dire bonsoir. Un moment après il rencontre une vieille dame qui menait les brebis papa dit « bonsoir, madame », « bonjour monsieur » répond-elle. Ah je sais ! pense papa : aux dames il faut dire bonjour et aux messieurs bonsoir. Plus loin il rencontre un monsieur, papa pense « à celui-là il faut dire bonsoir, monsieur », le monsieur répond « bonjour ». Et autant de gens il a trouvé, autant lui ont dit le contraire. Il faudrait alors que vous, lecteurs, vous nous écriviez comment il faut dire ; car pensez bien c’était un SOIR. »
Et Mohamed a souri, sans rien dire. En repartant, il m’a laissé un mot arabe, c’est comme ça qu’il me paie, en me donnant un mot arabe, que je recopie sur mon carnet en phonétique ou plutôt en translittération, avec sa traduction. Le mot qu’il m’a confié, c’était « [chlrab], boire ».
