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les armes miraculeuses

LES ARMES MIRACULEUSES
Aimé Césaire


les armes miraculeuses (pages 31 à 34)

« Le grand coup de machette du plaisir rouge en plein front
il y avait du sang et cet arbre qui s’appelait le flamboyant et
qui ne mérite jamais mieux ce nom-là que les veilles de
cyclone et de villes mises à sac le nouveau sang la raison
rouge tous les mots de toutes les langues qui signifient
mourir de soif et seul quand mourir avait le gout du pain
et la terre et la mer un goût d’ancêtre et cet oiseau qui
me crie de ne pas me rendre et la patience des hurlements
à chaque détour de ma langue

la plus belle arche et qui est un jet de sang
la plus belle arche et qui est un cerne lilas
la plus belle arche et qui s’appelle la nuit
et la beauté anarchiste de tes bras mis en croix
et la beauté eucharistique qui flambe de ton sexe
au nom duquel je saluais le barrage de mes
lèvres violentes

Il y avait la beauté des minutes qui sont les bijoux au rabais
du bazar de la cruauté le soleil des minutes et leur joli
museau de loup que la faim fait sortir du bois de la croix-
rouge des minutes qui sont les murènes en marche vers
les viviers et les saisons et les fragilités immenses de la
mer qui est un oiseau fou cloue feu sur la porte des
terres cochères il y avait jusqu’à la peur telles que le récit
de juillet des crapauds de l’espoir et du désespoir élagues
d’astres au dessus des eaux là où la fusion des jours
qu’assure le borax fait raison des veilleuses gestantes
les fornications de l’herbe à ne pas contempler sans précaution
les copulations de l’eau reflétées par le miroir des mages
les bêtes marines à prendre dans le creux du plaisir les assauts
de vocables tous sabords fumants pour fêter la naissance
de l’héritier mâle en instance parallèle avec l’apparition des
prairies sidérales au flanc de la bourse aux volcans d’agaves
d’épaves de silence le grand parc muet avec l’agrandisse-
ment silurien de jeux muets aux détresses impardonnables
de la chair de bataille selon le dosage toujours à refaire
des germes à détruire.

scolopendre scolopendre
jusqu’à la paupière des dunes sur les villes interdites
frappées de la colère de Dieu
scolopendre scolopendre
jusqu’à la débâcle crépitante et grave qui jette les villes
naines à la tête des chevaux les plus fougueux quand
en plein sable elles lèvent
leur herse sur les forces inconnues du déluge
scolopendre scolopendre
crête crête cimaise déferle déferle en sabre en crique
en village
endormi sur ses jambes de pilotis et des saphènse d’eau
lasse
dans un moment il y aura la déroute des silos flairés
de près
le hasard face de puits de condottiere à cheval avec
pour armure les flaques artésiennes
et les petites cuillers de routes libertines
face de vent
face utérine et lémure avec des doigts creusés dans les
monnaies et la nomenclature chimique
et la chair retournera ses grandes feuilles bananières
que le vent des gouges hors les étoiles qui signalent
la marche à reculons des blessures de la nuit vers
les déserts de l’enfance feindra de lire
dans un instant il y aura le sang versé où les vers luisants
tirent les chaînettes des lampes électriques pour
la célébration des compitales
et les enfantillages de l’alphabet des spasmes qui fait
les grandes ramures de l’hérésie ou de la connivence
il y aura le désintéressement des paquebots du silence
qui sillonnent
jour et nuit les cataractes de la catastrophe aux environs
des temps savantes en transhumance
et la mer rentrera ses petites paupières de faucon et
tu tâcheras de saisir le moment le grand feudataire parcourra son fief à la vitesse d’or fin du désir sur les routes à neurones regarde bien le petit oiseau s’il n’a pas avalé l’étole le grand roi ahuri dans la salle pleine d’histoires adorera ses mains très nettes ses mains dressées au coin du désastre alors la mer rentrera dans ses petits souliers prends bien garde de chanter pour ne pas éteindre la morale qui est la monnaie obsidionale des villes privées d’eau ete de sommeil alors la mer se mettra à table tout doucement et les oiseaux chanteront tout doucement dans les bascules du sel la berceuse congolaise que les soudards m’ont désapprise mais que la mer très pieuse des boîtes crâniennes conserve sur ses feuillets rituels

scolopendre scolopendre

jusqu’à ce que les chevauchées courent la prétentaine
au prés salés d’abîmes avec aux oreilles riche de
préhistoire le bourdonnement humain

scolopendre scolopendre

tant que nous n’aurons pas atteint la pierre sans dialecte
la feuille sans donjon l’eau frêle sans fémur le péritoine séreux
des soirs de source »

fin


les armes miraculeuses
aimé césaire
nrf
poésie/gallimard

Mots-clés

aimé césaire

écrit ou proposé par Christine Simon
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne le 12 juillet 2015 et dernière modification le dimanche 9 août 2015
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