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défaite des maître et possesseurs

[Défaite des maîtres et possesseurs]
Vincent Message
SEUIL


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Maintenant, ce que je veux vous dire, ce qu’il faut que vous sachiez... J’ai travaillé une dizaine d’années à l’inspection des élevages. Ça n’était pas... Je... C’est difficile à dire, mais il faut que vous sachiez. C’est tout autour de nous. À peu près invisible, très soigneusement dissimulé. Pour qu’on ne se doute de rien ou pour ne pas qu’on y pense. Nous vivons là-dedans sans savoir. Ou bien nous savons un petit peu, mais cela reste théorique, des mots qui ne sont que des mots, des chiffres qui ne viennent pas nous chercher en personne. Il faut le vivre comme ç’a été mon cas pour se rendre compte de ce que c’est, que c’est partout, tout le temps, caché autour de nous...
Je... Je voudrais dire les choses, mais par où commencer ?
Entrer dans ce métier, devenir inspecteur — oui, peut-être préciser ça, d’abord —, ce n’étais pas un choix.

...

Il y a pour résumer, trois catégories d’hommes : ceux qui travaillent pour nous ; ceux qui s’efforcent de nous tenir compagnie ; ceux que nous mangeons. Nous les traitons, tous, comme des êtres à notre service, que nous utilisons pour combler autant que faire se peut nos désirs, et avec lesquels nous pouvons en user comme bon nous semble, pour peu que cela contribue à améliorer notre sort, ou l’agrément que nous prenons à la vie. Nous sommes durs avec cette espèce, sans doute, mais c’est pour le plus grand bien de la nôtre. Nous savons tous, parce que c’est une affaire d’instinct, ou de bon sens, que les intérêts de notre espèce sont des intérêts supérieurs.

Naturellement, des esprits critiques, des polémiqueurs — j’ai dit déjà que nos rangs en comptent plus que de raison — affirment qu’il y a une sorte de schizophrénie à élever certains hommes pour les aimer et partager notre quotidien avec eux, et d’autres hommes pour les tuer et les manger. On peut juger cela étrange, mais tout comme le réel nous ne sommes pas à une étrangeté près. C’est même la moindre des schizophrénies dont nous nous avérons capables. Jamais, il faut l’avouer, il ne nous viendrait à l’idée de manger ceux qui nous servent d’animaux de compagnie : nous aurions le sentiment, en mordant dans leur chair, de reconnaître implicitement que nous sommes nous-mêmes comestibles, et que tout être vivant, entre les murs que nous habitons, pourrait parfaitement, à son tour, se retrouver équarri, mis au four, découpé sur une planche, réparti par tranches fines dans des assiettes que l’on tend à la ronde en disant commencez, commencez, n’attendez pas que ça refroidisse.

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vincent message

écrit ou proposé par Christine Simon
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne le 24 mars 2016 et dernière modification le jeudi 14 avril 2016
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