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petit guide du XVe arrondissement à l’usage des fantômes


Petit Guide du XVe arrondissement à l’usage des fantômes
Roger Caillois
fata morgana



Extrait

« Même le récit de Fargue ne prend pas parti autant qu’il semble. Il porte un titre ambigu, La drogue, qui laisse planer un doute sur l’existence objective des êtres poursuivis. Ils ne sont peut-être dans l’esprit de l’auteur que des fantasmes d’halluciné étendu sur son grabat, la pipe d’opium à portée de sa main. Le recueil de Jacques Yonnet qui constitue peut-être la tentative la plus ingénieuse d’introduire le monde de l’au-delà dans la vie urbaine s’appuie sur la sorcellerie et une magie diffuse de guérisseurs et de nécromants plutôt que sur la malfaisance de spectres inacceptables pour la raison. L’écrivain n’a d’ailleurs pas persévéré dans cette voie et il est mort sans laisser de successeurs. »

« En somme, tout se passe comme si les grands centres surpeuplés caractéristiques de la civilisation industrielle et bureaucratique d’aujourd’hui, déjà saturés, répugnaient à secréter la population imaginaire spécifique que les hommes se sont toujours plu à feindre les escortant de loin et intervenant à l’improviste dans leur vie quotidienne. Le monde antique disposait d’un côté de ses nymphes et de ses hamadryades, de l’autre des stryges et des harpies ; la forêt avait ses enchanteurs et ses ogres ; les mines des nains serviables ou moqueurs. Hier encore, les tombes étaient censées recéler des vampires et les demeures vétustes des revenants attitrés. J’admire que jusqu’à présent, la ville, peut-être justement parce qu’elle entasse une multitude d’existences dans un espace réduit, n’ait pas engendré les êtres qui rempliraient à son égard le même rôle, je dirai d’ouverture psychologique un peu vertigineuse, toujours assumée dans les sociétés précédentes par des créatures assez bien adaptées à leur emploi, à qui on ne demandait finalement que d’être surnaturelles, c’est-à-dire en un sens complémentaires, et qui n’effarouchaient même pas l’incrédulité. Je ne ne suis pas sans m’inquiéter de semblable carence. »

« Certes, par définition, il n’est rien dans la grande ville qui ne soit exactement repéré. La foule des passants, l’interdépendance de chacun à l’égard d’autrui, le réseau des services publics, de la police aux éboueurs, aux postiers, aux conducteurs d’autobus, celui des obligations administratives excluent l’existence de tout espace inconnu, isolé, suffisamment interdit par ses défenses naturelles (comme l’est par exemple un désert ou un marécage) pour qu’il soit long, difficile ou dangereux de s’y aventurer. Or de pareils asiles sont nécessaires pour qu’on puisse concevoir les créatures « différentes », tutélaires ou mauvaises, mais essentiellement « autres », de la compagnie desquelles l’espèce humaine, je ne sais pourquoi, semble avoir un besoin persistant et comme je l’ai déjà noté, sans aucune nécessité d’y ajouter véritablement foi ; en quelque sorte un élément quasi ludique de contre-assurance idéale, destiné peut-être à mieux assurer le jeu, c’est-à-dire la liberté de l’esprit. »

« Je réfléchis maintenant que c’est sans doute à ces êtres manquants que j’ai songé lorsque je me suis aperçu que j’avais depuis longtemps déjà en tête de cataloguer les maisons à biseau et demeures assimilables du XVe arrondissement qui procureraient à mes interlopes futurs les repaires indispensables, les asiles invraisemblables, inexpugnables qui leur faisaient défaut. Je suis maintenant conduit à essayer de déterminer la nature des hôtes destinés aux refuges enfin identifiés. S’il existe véritablement une logique de l’imaginaire, il devrait être possible que j’en indique dès aujourd’hui le signalement probable, sinon inévitable, tout comme fait le chimiste pour la case du tableau de Mendéléiev que n’occupe encore aucun élément. »

« J’avais senti un incontestable appel devant les habitations déconcertantes. D’autre part, il manquait aux rhétoriques du siècle les ombres que je supposais qu’elles exigeaient obscurément selon ma conception, à vrai dire téméraire, de la mythologie. Les demeures plates accueilleraient infailliblement des locataires fabuleux et fluides, identiques pour l’apparence aux êtres humains, mais capables le moment venu de diminuer progressivement d’épaisseur jusqu’à celle d’une feuille de papier, afin de se trouver à l’aise dans les immeubles en biseau. Qu’on démolit ceux-ci était sans importance, si on travaillait à les remplacer à mesure par d’autres, tels ceux de la villa Croix-Nivert, qui présentaient des avantages équivalents. »

« Il s’agirait donc en premier lieu de créatures ductiles et mimétiques, susceptibles de donner le change aux humains, empruntant nos habitudes et notre allure, mais sans ressentir nos émotions ni partager notre philosophie, jamais tout à fait à l’aise dans notre atmosphère, encore moins dans notre société, au contraire ne s’y introduisant ou n’en disparaissant que par les points nourriciers et par les filons de fuite dont Fargue avait eu l’intuition. Ce sont assurément de faux vivants, mais encore moins des ressuscités ou des spectres d’ancien style, en rupture d’au-delà. Ce sont des voyageurs lointains, radicalement incompatibles avec notre espèce, pour ainsi dire incompatibles par ontonomase. Ils proviennent d’une autre planète, d’un univers parallèle, éventuellement non-physique ; ils pourraient fort bien, selon moi, avoir été fabriqués, à partir de tissus mixtes appariant les plus précieuses propriétés de la matière inerte et une sensibilité exacerbée à la conjecture. »

« Essentiellement inhumains, sur terre, ils ne sont jamais que flottants, c’est-à-dire sans état-civil ni domicile fixe, non qu’ils ne puissent habiter un appartement mis à leur disposition par des amis de rencontre ou se procurer des pièces d’identité volées ou falsifiées, mais ce faisant, ils livreraient le début d’une filière qui révélerait à l’autre bout leur solitude ; ou en fabriquer eux-mêmes, mais qui à la fin ne concorderaient avec rien d’attesté et de vérifiable. Ils se trouvent contraints de ne jamais sortir des agglomérations denses. Car s’il est loisible d’interdire aux nomades l’accès des villages où le contrôle est facile et où tout le monde se connaît, la mesure n’a pas de sens dans les grandes villes où n’importe qui, même un délinquant activement recherché peut passer inaperçu, sinon prospérer. Captif de la ville, l’extra-terrestre n’y peut compter sur aucune complicité, ni s’insinuer dans les rouages. Il ne sera jamais tout à fait un « résident ». Il ne reçoit pas de courrier, ne paie pas d’impôts, n’est inscrit sur aucun registre, ne possède pas de papier, fût-ce un brevet de natation ou une quittance de loyer. Il démontre ainsi en une première étape et, pour l’instant, de cette façon seule, qu’il diffère des êtres humains. C’est par là qu’il accroche le grelot, comme autrefois par ses pieds fourchus un démon, par ses incisives proéminentes ou ses oreilles pointues un vampire. »

« L’intrus fantomatique de la grande ville, tel que je me suis aventuré à en déduire le caractère obligatoire répond nécessairement à la condition d’« être civilement inexistant ». Il ne se différencie pas physiquement. Il trompe sur ce point l’observateur le plus averti. Il est dénoncé non pas un stigmate visible, mais par un néant administratif, ce qui, on l’avouera, s’accorde parfaitement avec le caractère majeur de la civilisation moderne. Ensuite seulement, interviennent des indices d’une autre sorte, empruntés à l’arsenal des sciences : le visiteur est incombustible ou corrosif, transparent à la lumière noire ou sensible aux ultra-sons, encore qu’il existe des gens comme moi qui les perçoivent dans une certaine mesure. Il réagit à telle ou telle excitation mise au point par un spécialiste soupçonneux. Il ne faut pour varier la série de pareils tests que de sophistiquer et de mettre au goût du jour les propriétés des fantômes d’ancien style qui ne projetaient pas d’ombre ou que les miroirs ne reflétaient pas. »

« Je ne suis pas tellement persuadé de l’exactitude de mon argumentation. Les faux-papiers, comme chacun sait, remédient couramment à l’absence d’état-civil avouable. Je me demande si ce n’est pas plutôt le sentiment d’être irrémédiablement un intrus, qui met en péril, obsession qui devient à la longue insupportable, la sécurité de l’être extérieur. De sorte que, si je pousse le raisonnement, sa quasi-identité avec les hommes implique chez la créature incomplète ou différente la certitude qu’elle en est un, sauf assurément par quelques défaillances ou supériorités ou en quelques désagréables moments de doute ou de vague à l’âme, que chacun d’ailleurs peut ressentir aussi bien. Introduite brusquement dans le monde terrestre, elle y est née à l’âge qu’on voudra avec une mémoire abondamment peuplée de souvenirs imaginaires, mais cohérents entre eux. Ils s’insèrent parfaitement dans la trame de la vie contemporaine à laquelle l’étranger participe dès son arrivée sur le globe aussi entièrement que n’importe lequel des ayants-droits. Cependant, plusieurs objections m’assaillent : en premier lieu, l’indésirable doit, en tout cas, se procurer quelque part un corps et des vêtements humains. Ensuite, les souvenirs sont presque toujours partagés et portent sur des événements ou des épisodes qui ont laissé des traces. On ne saurait les créer de toutes pièces arbitrairement. Enfin, il ne faut pas que le nouveau venu souffre d’un flou ou d’un trou dans la mémoire à partir d’une certaines date, comme s’il était atteint d’une amnésie rétrograde. Le meilleur est alors de présumer qu’il profite d’un décès solitaire pour s’insinuer à temps dans la dépouille du trépassé. Il usurpe immédiatement apparence, personnalité et souvenirs. Comme de telles occasions sont rares et le plus souvent imprévisibles, je dois supposer que l’imposteur doit, de temps en temps au moins, les susciter ou les hâter, en un mot inaugurer son existence terrestre par une sorte de meurtre commis, il est vrai, sur quelqu’un qui n’est pas encore son semblable, mais qui le devient aussitôt par le fait même. Il n’importe. L’assassin a oublié son crime au moment même, lorsqu’il a emprunté absolument et totalement l’identité de sa victime. Les proches de l’évincé ne s’aperçoivent de rien, surtout après une courte période d’adaptation où ils peuvent se trouver surpris de quelques réactions inattendues. Mais c’est peu de choses et qui s’arrangent vite. Néanmoins, pour plus de sûreté, il est sans doute préférable que le rodage s’effectue loin des familiers de l’individu écarté. (Je raisonne si bien que ma lucidité me parait presque divinatoire. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que je m’aperçois à quel point font bon ménage la vanité et le vertige déductif.) »

écrit ou proposé par Christine Simon
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne le 19 septembre 2015 et dernière modification le dimanche 20 septembre 2015
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