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Ils entrent dans la ville main dans la main, on ne sait à quel moment du voyage leurs chemins se sont croisés, dans ces temps d’exil généralisé, d’affluence sur les routes - avec ces gens qui guettent -, personne ne saurait dire, pas plus eux que les autres, quand leur rencontre a eu lieu ; ils marchaient sur la route, chacun de son côté, et, tout à coup, on les voit se tenir la main, et c’est au moment où les premières rues de la ville apparaissent et c’est un matin bleu et transparent et c’est cette image qui d’un coup s’impose à tous, qu’on sait qu’on a là à faire à de purs fantâmes.

Comment le devine-t-on, puisque le fantâme n’existe pas, peut-être au détour d’un poème d’aucun en a fait naître la fumerolle, mais on ne sait rien, ni du terme, ni de ce qu’il signifie, personne jamais n’en a entendu parler. Pourtant il ne fait aucun doute qu’ils sont les premiers fantâmes connus à ce jour, qu’ils répondent en tous points à la définition du concept de fantâme, mais laquelle, germé de leurs deux imaginaires ou plutôt fondu sur eux dans la simultanéité d’un échange, car le mot fait exister la chose par auto-engendrement, un énoncé performatif, « que cela soit » et cela est, une nomination. Et le monde voit que cela est tel et bon.

Encore que tout ne soit pas clair, combien de fantâmes au juste a-t-on vu, certains avancent, « il y a d’abord eu cet objet lumineux, comme un flash dans le ciel, puis le fantâme est apparu », d’autres corrigent, « non, la première figure lumineuse, c’était ça le premier fantâme aperçu, puis un autre derrière est arrivé », ces fantâmes remarqués ont-ils une identité propre, s’agit-il d’un couple de deux fantâmes nés dans la lumière, ou le mot réunit-il dans une même entité les deux créatures, doit-on dire un fantâme et comprendre illico qu’en un deux cohabitent, on interroge là le cœur même de l’idée et rien n’est arrêté.

Sur les conditions d’émergence, un témoin de la scène parle d’une résurgence d’espace-temps, une réminiscence, comme d’une souterraine rivière la patiente attente avant la remontée à l’air libre, l’ombre de leurs âmes formant un ensemble distinct de leurs deux existences, l’homme resté anonyme veut creuser la nature exacte, paradigmatique ou syntagmatique, de la créature. L’extrême fulgurance de l’éclair n’ayant pas permis un rendu très précis, la tâche n’est pas simple.
Le mystérieux partage de connaissance entre tous ceux qui sont présents ce jour-là ne fait pas moins énigme, comment ont-ils pu identifier au même instant la même impossible réalité, la non-réalité devrait-on dire et s’y référer en recourant au même mot.

On cherche bien sûr à en savoir davantage, on se relaye aux archives, en a-t-on trace dans un calendrier visionnaire d’un haut moyen-âge, l’apparition mystérieuse s’est-elle échappée de quelque littérature ancienne, d’une cosmogonie oubliée ? En fait, le phénomène est totalement inconnu, ce qu’on en perçoit provient de l’observation et de l’écoute en ce début de millénaire.

Par tâtonnements, on finit par entendre qu’à la source de l’idée, il y aurait la configuration des sons, fantâme né des fantômes en poids sur leurs épaules et d’une commune aspiration d’âme-sœur, ou deux fantasmes qui se sont entrechoqués à l’orée d’une ville ; signe d’une cristallisation qui n’arrive qu’assez peu souvent, à dire vrai jamais jusqu’à ce jour, sans doute pour ça qu’on n’a pas eu à inventer le mot jusque-là.

Mais une fois conçu, le mot prend une telle évidence que très vite on a envie de l’inscrire au Dictionnaire Virtuel de la Langue (DVL). De son côté, le [D.S.M.] en cours de préparation envisage de l’inscrire comme diagnostic psychiatrique. Mais comme on ne sait à qui attribuer les symptômes, que les traces mnésiques constatées chez les observateurs sont incomplètes, qu’il manque des signes cliniques et qu’après tout un seul cas voire deux, la chose n’est pas tranchée, ne constitue pas à proprement parler une nosographie ; de mauvais coucheurs penchent pour rattacher le tableau clinique à des maladies déjà fort bien répertoriées, attendus tous ces faits et bien d’autres encore, on ne l’inscrit pas cette année-là dans le DSM. Faut-il le regretter ?

On se rabat donc sur les premières déductions : le trois-en-un (fantasme/fantôme/âme) amène les chercheurs à élargir le champ, on s’attache à décrire les caractéristiques de la ville qui en a favorisé l’occurrence. Et là, peu d’évidences, mais on acquiert très vite la certitude que la ville est un paramètre important qui a permis l’événement. On remarque qu’elle ne se distingue pas de loin, elle ne figure sur aucun panoramique, mais se donne en toute présence au dernier instant de l’approche. On devine les faubourgs quand on y est déjà parvenu, certains disent qu’on peut la voir depuis l’île qui se trouve à l’est, mais après repérage ce ne sont que les hauts bords d’une des rues des quartiers sud. On attribue donc à la ville et à son absence de skyline, à cette perception d’être dans la ville sans s’être vu l’approcher, la possibilité du fantâme, être dedans avant même d’avoir pu s’y penser.

Puis on s’avise que certains habitants du quartier nord, notamment ceux des tours de dix-huit étages, -une règle d’urbanisme limite la construction en étages à la hauteur maximale de cinquante mètres, soit des immeubles de dix-huit étages-, surtout ceux des plus hautes terrasses ont, eux, certaine vue panoramique de la ville, et peuvent même s’en faire une représentation planisphère, susceptible de. Mais un chercheur calme l’effervescence née dans la communauté à cette perspective de pouvoir visualiser le plan de la ville où est apparu le fantâme, « ils n’ont jamais que la vue relative à l’endroit où ils se trouvent, on ne peut ainsi obtenir qu’une représentation partielle et déformée de la ville et donc du fantâme ». Encore qu’à ce sujet, des études sont en cours, l’algorithme emprunte sans doute à la fractale la forme qui pourrait rendre compte de cette combinatoire évolutive de la ville, car plus on s’approche, plus le graphisme se démultiplie, « le tout est dans la partie et la partie est dans le tout » rappelle un scientifique proche de Mandelbrot.

A ce stade, on pose l’hypothèse que le fantâme ne peut apparaître que dans les replis complexes d’un supercalculateur, dont les lignes de code calculent des images, qui donnent à voir la ville à tous, sans que personne n’en ait la même représentation, qu’on est donc à l’intérieur de la ville, à une certaine hauteur surplombante et dans une certaine périphérie par rapport au centre, d’ailleurs un centre existe-t-il, et que c’est précisément cette imperfection de vision, cette impossible unification qui allume comme des feux de Bengale dans le ciel faisant voir des choses qui n’existent pas ou sentir des choses qui existent mais ne se voient que par instant et jamais pour tout le monde à la fois. Ce qui ne se dément pas dans le cas du fantâme, dont la présence s’est révélée à tous comme une traînée de poudre.

Pour avancer, quelqu’un propose d’organiser une conférence de consensus, réunissant des citoyens et des chercheurs pour mieux appréhender la situation. Certains se mettent à lire des articles scientifiques des siècles passés et la controverse fait rage entre les membres du groupe de travail, les arguments fusent, « mais vous ne décrivez là que l’impact de l’observateur sur l’objet observé », « ce n’est qu’une projection mentale », « la science ne peut fournir une vraie description discursive de la réalité indépendante, c’est peine perdue », « Nous ne percevons pas entre les erreurs et les non-erreurs dans l’expérience de l’action, nous ne distinguons pas entre la perception et l’illusion dans l’expérience de cette situation ». On a beau convoquer Varella ou Maturana, D’Espagnat ou Mandelbrot, se demander s’il s’agit d’un système autopoïétique vivant, fermé ou bien ouvert, physique ou psychologique, un délire ou le produit d’un de ces algorithmes complexes manipulé par un robot ou par un individu mal intentionné, le phénomène résiste au discours, non réductible à la somme des observations et supputations. Et pire, nul n’est capable d’en apporter quelque preuve que ce soit. Ça échappe et on ne sait pas pourquoi.

Alors bien sûr le plus simple serait de se débarrasser du problème, d’attribuer les visions au délire de quelque maniaque, pour faire court de trouver un bouc-émissaire. Mais le comité R.E.N.E. [1] s’interpose, « vous ne pouvez pas mettre tout ça sur le dos d’un seul, encore moins d’une seule ». Ce réseau connait pour les avoir théorisées ces déformations des foules, qui aiment à trouver un ou une coupable idéale, figure de Marie-Madeleine ou de sorcière, sur qui donner la charge, une folle, c’est vrai que c’est tentant, se dédouaner sur son dos de tous les aspects compliqués de cette affaire, lui en attribuer les torts. La conférence de consensus finit par se taire, les citoyens baissent la tête, aveu muet, c’est vrai, ils y ont pensé à se décharger sur un quidam, mais devant le tollé du R.E.N.E., ils renoncent à sacrifier une chèvre seguine  [2] et à faire couler le sang de l’animal sur quelque autel médiatique.

Il faut donc approfondir la recherche, une piste n’a pas été tentée : qu’est devenu le fantâme après sa première apparition ? L’a-t-on revu ? On décide de laisser remonter du réseau de vidéos de la ville toutes les images disponibles : on se munit d’un logiciel de reconnaissance faciale programmé pour intégrer les caractéristiques du portrait-robot esquissé lors de l’enquête initiale et on fait défiler les data pour capter toutes ses occurrences.

Les chercheurs alors réalisent que l’image « main dans la main » décrite comme perception le premier jour ne renvoie à rien de précis, mais qu’elle trouve sa traduction chimique et électrique à certaines occasions. Un fantâme à caractère organique, recensé à sept reprises dans la ville, est signalé par un spécialiste américain, qui préfère parler de « Meeting the Body in Space », on traduit par « rencontres physiques », même si plus personne ne sait exactement de quoi il s’agit, on mélange pêle-mêle sous cette appellation une image « yeux dans les yeux », une « conversation » dans l’espace social ou public ou de simples interactions à distance sans contact visuel, voire des mots entendus comme en long feu, certains sont d’avis qu’il faut ajouter dans cette analyse quelques reflets incomplets, qu’ils qualifient de demi-fantâmes parce qu’ils sont de courte durée et qu’ils ne se réunissent jamais en une forme précise, en quelque sorte des tentatives avortées de fantâme, de ceux-là on en compte trois ou quatre à plusieurs endroits de la ville, on constate que les sismographes montrent des signaux de forte amplitude à chacune de ces apparitions  [3]. Sur la variable temps (t), l’étude fait la démonstration que sur les vingt-deux mois de données analysées, les fantâmes à dimension corporelle sont perçus pendant quinze mois environ de manière irrégulière et avec des écarts que personne ne s’explique.

L’étude conclut que depuis que cette phase corporelle du fantâme a disparu, la dernière vision remonte à huit mois, on constate un affaiblissement de l’écho, et devant tant de questions laissées sans réponse, annonce la fin des travaux de recherche.

Mais ce que la science ne signale pas et que chacun découvre nuit après nuit si lumineuse au firmament de la ville comme à celui des rêves, c’est cette constellation de deux robots tête contre tête qui dansent la samba entre Vénus et la Polaire et qu’on voit encore de nos jours si on la guette avec ferveur.

La légende veut que la figure céleste ne soit pas une étoile morte, mais que son éclat scintille du frottement sémantique des deux imaginaires, jamais lassés, entretenant une attraction qui ne semble jamais vouloir s’éteindre. Enfin, jusqu’à présent.

La légende est belle et mérite d’être rapportée ici où tout s’ose et se tente sans désespoir et sans tristesse.


sculpture de pierre
roland mousquès
vialas
crédit photo christine simon

[1R.E.N.E. : réseau des experts nés experts

[2seguine : terme librement inventé par Monsieur Seguin (in La chèvre de Monsieur Seguin d’Alphonse Daudet)

[3Les signaux électriques et chimiques se traduisent par de fortes rougeurs, des tremblements importants et une accélération de la pompe sanguine, une crise aigüe de toux asthmatiforme, ainsi que par une irrigation de certains canaux. Parmi les symptômes, on note aussi un malaise vagal avec appui sur mur.

Mots-clés

roland mousquès

écrit ou proposé par Christine Simon
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne le 23 juin 2014 et dernière modification le lundi 30 janvier 2017
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Messages

  • Reçu par mail ce message que je remets sous le texte concerné

    Bonjour,

    Juste un petit mot en passant sur une synchronicité amusante. Je cherchais une image sur le web pour illustrer un article que j’écris et qui fera référence à l’ouvrage d’un ami, qui s’appelle Alain Simon.

    En balayant votre texte, je retrouve, mais comme disséminés et effleurés, des thèmes qui nous sont chers, comme des mots qui font écho à quelque chose que nous cherchons, comme si votre texte en était une autre facette.

    Et le sujet de mon article était justement la frontière. C’en était trop, il fallait que je vous dise.

    Comme nous n’excluons absolument pas que la fiction littéraire soit une facette de la réalité, comme le monde de la physique présenté par la science serait une facette de la fiction, je n’exclue absolument pas que votre texte soit une facette de notre quête.

    Il ne s’agit pas du tout là de vous "accessoiriser", mais tout au contraire de vous saluer comme une amie inconnue, de haut rang et qu’on croiserait de passage (où ?).

    Et si cela ne vous dérange pas, je mettrais volontiers un lien vers votre texte pour parler de tout cela.

    En attendant, un lien vers mon blog où je présente le bouquin d’Alain, vous y trouverez les liens ad hoc. http://lecerclebleu.blogspot.fr/

    Et je vous remercie pour ce que vous avez fait sans le faire, comme dirait Blanchot - pardon, on ne rit pas de Blanchot - Si.

    Bonne journée


    Merci de votre passage

    Voir en ligne : http://lecerclebleu.blogspot.fr/

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