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le château des retenus

La femme vient de rentrer, elle s’assied dans la pièce sombre, elle n’est pas là par hasard ; autour de la table, trois hommes et deux femmes l’attendent, ou plus exactement se préparent à écouter son témoignage. Là d’où elle arrive, qu’a-t-elle à en dire. La pluie tombe dans le soir froid, des gouttes d’eau épaisses ventousent la fenêtre du salon, glissant lentement jusqu’à s’écraser sur le mastic de la vitre.

La femme en revient, mais en revient-on. Des heures avant d’essayer une parole sur la chose, elle avait eu la longue marche dans la lande, le long de l’étang embrumé, pour essayer. Quels mots pour décrire, les mots sont le principal obstacle, crainte de ne trouver que les pauvres effets, les clichés, même cette lande à laquelle il ne manque que les attendues bruyères, tourbières, fougères, mais auxquelles on pourrait ajouter les lichens, les bryophytes et ce scrub de saules et de genévriers aux bras tordus, qu’on laisse courir au sol, se vautrer, il faut le clair-obscur pour dire.

Dans ce pays où règne le pin sylvestre, une tentative de varier la composition, de compenser les tons marins par des touches de vert sombre, avec ces élévations en chapeaux d’aiguilles dans l’horizon aplati, fouetté par le vent, un à-couvert des secrets sous l’ombre des dais épineux, n’est-on pas dans le gracieux, l’aimable paysage à photographie ?

Mais tout ça cède, dit la femme. Tout ça cède devant le château des retenus, ni un pavillon, ni un programme-champignon dans parc paysager, un château pour marquer cette sensation de pont-levis, malgré les fenêtres sans meneaux, descendant bas au niveau des genoux mais donnant sur le patio, ces rideaux dessinant un triangle terminé par un nœud, une sorte de boule négligée, qui dit, n’ayez pas peur, ici danse la légèreté de vie, on a pensé chaque détail, on voudrait vous en convaincre, en convaincre la femme, qui raconte qu’au début elle n’avait vu que ça, la gaieté des formes, la dynamique des lieux. Tout avait l’air si sympathique.

Pourtant, il y a eu ces longues minutes à attendre la femme au jean blanc, venue ouvrir les deux serrures de la porte. Et puis le labyrinthe, les couloirs courts par segments mis bouts à bouts. Puis la partie peuplée, les polys, qu’elle traverse la tête haute ; tout est si propre, ne peut-on y passer un goûter tout entier sur le sol et même le lécher, s’y rouler, pas de fange, le rassurant support du lino moderne, toile de jute imperméabilisée, pâte à base d’huile de lin, poudre de bois ou liège, ici gris clair pour assurer qu’on le nettoie bien chaque jour, la transparence comme preuve de bon traitement.

Jusqu’à la chambre, les stores descendus, l’écran lumineux jouant des ombres et des couleurs sur la présence ; legging noir un peu gaufré, plus exactement à reliefs de volutes fleuries ton sur ton, sweat-shirt échancré sur dentelle, moiré noir avec brillants ; posés sur l’étagère, entre les photos, bras de porcelaine portant chouchous de tous genres, créoles ou boucles d’oreille pendantes, avec ogives argent et perles grenat ; jusqu’aux chaussures alignées sur le sol, façon mode, en velours rouge ou bleu, des chaussures énormes mais seyantes, peut-on mieux réussir l’intégration à la normalité.

Rien ne manque, c’est un moment parfait, dans un pays parfait, avec un cadre parfait, juste cet étrange objet à plier et à déplier qu’on enfonce si facilement dans le coffre de l’auto, mais qui ne résiste pas à un minuscule trottoir. Et cette goutte d’eau qui pend et que personne autour ne songe à éponger, que la femme, geste rapide, éteint du bout du doigt.

Pour rétablir la perfection, que faire d’autre ?

écrit ou proposé par Christine Simon
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne le 12 janvier 2017 et dernière modification le jeudi 12 janvier 2017
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